Les salariés
d'une vingtaine d'entreprises en cours de restructuration défilaient en tête de
manifestation.
" Pourquoi
accepter d'être viré quand il y a du fric ? "
Dopés par les mobilisations, les salariés,
pourtant lourdement frappés par une myriade de plans, affichent un moral à la
hausse. Leur discours " anti-licenciements " est souvent radical. Reportage.
Il y avait les incontournables -
salariés désormais célèbres de Danone, Marks & Spencer, AOM et autres
Moulinex - et les inattendus voir les inconnus - des employés du site Internet
Télemarket.fr aux " ex " de chez Renault Vilvoorde ou les
représentants des 5 000 intérimaires de Peugeot Sochaux. En tout, une vingtaine
d'entreprises (1) avaient envoyé une délégation, samedi, en tête de cortège de
la manifestation parisienne " anti-licenciements ". De République à
Nation, sous un soleil qui tape dru, emmenés par les chants du chour Marks&
Spencer, bon nombre de salariés ont la " banane ", tout sourire, et
défilent pour la plupart en petits cortèges d'une vingtaine de personnes
composés des copains d'atelier et de quelques délégués syndicaux. En tout début
de manif, dans le cortège des LU - sans doute le plus important après celui des
Moulinex - qui emmène au moins 200 personnes, Nadine, salariée de l'usine de
Ris-Orangis est venue avec sa fille de huit ans, son fils de vingt ans et son
oncle, également employé à l'atelier. " Seul mon mari qui travaille aussi
avec moi, n'est pas venu ", lance-t-elle, la mine réjouie. Persuadée du
fait qu'elle vit probablement les dernières heures de l'usine, liquidée avec la
biscuiterie de Calais par le plan de restructuration du groupe Danone, elle
n'en affiche pas moins un moral d'acier, dopée par la dynamique de contestation
des plans sociaux et par la nouvelle solidarité crée au sein de l'entreprise.
" On se serre drôlement les coudes depuis le début de nos malheurs !
" s'exclame-t-elle. " On était à Calais, à Londres, Paris, Alençon. ·
l'usine, j'ai découvert pas mal de gens grâce aux actions menées à droite à
gauche. Et on commence à connaître les gars des autres boîtes en lutte, c'est
souvent les mêmes dans les manifs. " Dans le cortège, bon nombre de
manifestants sont dans le cas de Nadine : plan social en cours ou liquidation
imminente de leur entreprise. Ainsi Jean Marie Nowak, un grand gaillard
moustachu qui dirige le syndicat CGT de l'usine d'amortisseurs automobile
Delphi/De Carbon dans l'Eure. " Pour nous c'est fini. Dernière manif'. Ils
ferment la boite jeudi. " Dans le petit village d'Andé, 273 nouveaux
chômeurs viendront s'ajouter aux 292 salariés de la multinationale américaine
Delphi déjà licenciés l'année dernière. Jean-Marie lâche un seul chiffre qui
donne l'ampleur du drame local : " Sur tous ceux de l'an dernier, ils ne
sont que 56 à avoir retrouvé un CDI. " Après plus de deux années de vaine
bagarre pour sauver l'ancienne usine familiale rachetée par un géant qui a
décidé finalement décidé de se recentrer sur de la haute technologie, les métallos
restent étonnamment constructifs. " On a tous nos numéros de téléphone et
on va continuer à se voir. Je crois que ça va être important pour le moral,
mais aussi pour contrôler et suivre la bonne application du plan social,
notamment en matière de formation et de reclassement. " Sur la question de
la loi pourtant, ni Jean-Marie, ni Nadine, ni la plupart des salariés croisés
lors de la manifestation ne font dans la demi-mesure. Tous ou presque veulent
une loi qui " interdise les licenciements ". Certains précisent que
cette loi devrait s'appliquer aux " entreprises qui font des bénéfices
", mais dans l'ensemble, le mot d'ordre est plutôt radical. " Vous
savez, quand vous perdez votre emploi et que l'entreprise fait du fric, il y a
quelque chose d'absolument inadmissible. Alors, est-ce qu'il faut l'accepter ?
" demande Janine, déléguée du personnel chez Dim à Bourbon-Lancy
(Saône-et-Loire). Même tonalité chez André Fontaine, aujourd'hui chômeur, qui
fut, en 1999, licencié par l'usine Renault de Vilvoorde en Belgique. " Je
suis pour l'Europe et pour une Europe sociale ", avance-t-il, " mais,
on peut faire le constat que les politiques et les patrons ne sont pas capables
d'écouter les travailleurs à l'heure actuelle ". Son message en direction
des Français est donc clair : " Occuper les usines qui ferment, faire le
plus de bruit possible. " Il ajoute : " C'est ce que nous n'avons pas
réussi à faire à Vilvoorde, et c'est la seule façon de pousser les
gouvernements européens à changer de direction. " Au fil de la manifestation,
les chiffres s'amoncellent, les situations dramatiques brandies à coup de
pancarte sur le pavé parisien, sont légion. Un député évoquait récemment le
chiffre de 460 plans sociaux en cours en France. Mais lors de la seule
manifestation, le nombre de plans évoqués et leurs conséquences sociales,
impressionne. Bull s'apprêterait ainsi à supprimer 1 200 emplois, Bata 800,
Alstom un millier, Honeywell 160, Bosch plus de 450, Valeo 614, Dim 320,
BSN-VMC 880, Moulinex 1500. Quant à Telemarket.fr, une filiale de vente en
ligne des Galeries Lafayette, il aurait annoncé une soixantaine de mises à
pieds. Enfin, le PDG d'Aventis aurait évoqué la possibilité de se séparer de
toute l'activité recherche du groupe en France d'ici à cinq ans. Au-delà des
chiffres, il est frappant de constater que pour un grand nombre de délégations
présentes samedi, les salariés évoquent systématiquement une " bonne santé
" économique de leur entreprise, comme des bénéfices conséquents. Il leur
apparaît aussi comme une évidence que, malgré des résultats 2001 souvent en
baisse, les choix de restructurations invoqués (changement de métier industriel
ou délocalisation des productions) ont fondamentalement pour objectif
d'augmenter le niveau de rentabilité et la valorisation boursière de l'entreprise
sur les marchés financiers internationaux.
David Bornstein 11-6-01-L’Humanité
(1) (1) Etaient notamment présents, des salariés de chez Danone, Aventis, Alstom,
Motorola, Marks and Spencer, Delphi, Bata, Aom-Air Liberté, Moulinex, Bull,
Renault Vilvoorde, VMC Givors, Dim, Telemarket.fr, Leerdamer, Valeo, Aérospace
Toulouse, Bosch, EADS, Honeywell, Peugeot